SOCAN Suno : une bataille sur les droits d’auteur
L’intelligence artificielle générative bouleverse l’industrie musicale à une vitesse fulgurante. Au Canada, la Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SOCAN) vient de franchir un cap décisif face à la musique de Suno. Elle a déposé une poursuite en Cour fédérale contre la plateforme américaine Suno. L’enjeu : l’usage massif et non autorisé d’œuvres protégées par le droit d’auteur. Cette action judiciaire s’inscrit dans un mouvement mondial. Partout, les organismes de gestion collective se dressent contre les géants de l’IA musicale.

Une plainte aux montants considérables
La SOCAN reproche à Suno d’avoir bâti une plateforme milliardaire sans consentement des créateurs. Selon l’organisme, l’entreprise américaine a entraîné ses modèles sur pratiquement toute la musique accessible en ligne. Aucune licence n’a été négociée au préalable. Aucune redevance n’a été versée aux ayants droit canadiens. Le vice-président pour le Québec de la SOCAN, Alexandre Alonso, a expliqué que Suno n’avait jamais prévenu l’organisme avant de démarrer ses activités au pays. Des discussions ont bien eu lieu par la suite. Elles se sont soldées par un échec, forçant la SOCAN à judiciariser le dossier.
Le document déposé devant le tribunal réclame des dommages substantiels. La SOCAN demande 20 000 $ pour chaque œuvre utilisée illégalement. Elle exige également 10 millions de dollars en dommages punitifs. Une injonction permanente est aussi demandée. Elle viserait à empêcher tout usage futur des œuvres protégées par la loi canadienne sur le droit d’auteur.
Des chansons quasi identiques aux originales
Ce qui distingue ce recours des précédents, c’est la nature précise des reproches formulés. M. Alonso a insisté sur un point central de la poursuite. Il ne s’agit pas seulement de l’entraînement des modèles. C’est surtout la mise à disposition publique d’extrants qui pose problème. N’importe quel utilisateur non enregistré peut accéder gratuitement à un catalogue sur Suno. Il y trouve des extraits générés qui reproduisent des chansons du répertoire canadien et québécois. Ces versions sont, selon la SOCAN, quasiment identiques aux œuvres originales.
L’organisme cite un échantillon de 150 extrants accessibles publiquement. Ils vont de Hallelujah de Leonard Cohen jusqu’à Angine de poitrine de Fabienk. Ce choix illustre l’ampleur du phénomène. Il touche autant le patrimoine musical anglophone que francophone. La SOCAN insiste sur un vocabulaire précis dans ses documents juridiques. Elle parle d’« extrants » plutôt que de « chansons ». Ce choix n’est pas anodin. Une chanson, selon la loi, doit être créée par un être humain. Les productions de Suno résultent d’un traitement informatique dont les modalités demeurent opaques.
Un précédent déjà établi en Europe
Ce n’est pas la première fois que Suno se retrouve devant les tribunaux pour ce type de litige. L’entreprise a déjà été condamnée en Allemagne. La procédure avait été intentée par l’équivalent allemand de la SOCAN pour l’utilisation non rémunérée de musique dans l’entraînement de son IA. Ce précédent renforce la position canadienne. Il démontre un schéma récurrent dans les pratiques de l’entreprise à l’échelle internationale.
D’autres entreprises d’IA générative font également l’objet de poursuites similaires ailleurs dans le monde. Aux États-Unis, la Recording Industry Association of America a intenté des recours contre plusieurs plateformes de musique artificielle. Ce mouvement traduit une prise de conscience collective. Les organismes de gestion de droits refusent désormais de laisser les entreprises technologiques exploiter leur répertoire sans compensation.
Vers une régulation plus large de la Musique IA

Ce dossier judiciaire s’inscrit dans un contexte de transformation profonde de l’industrie musicale. La Musique IA suscite des débats de plus en plus vifs, non seulement au Canada mais aussi ailleurs dans le monde, où artistes et parlementaires s’affrontent sur la place que doit occuper cette technologie dans la création culturelle. Ces controverses partagent un point commun. Elles interrogent la valeur du travail humain face à des outils capables de produire du contenu en quelques secondes.
Selon Alexandre Alonso, la SOCAN mène en parallèle des discussions avec d’autres entreprises d’intelligence artificielle. Certaines se dirigent vers un mode de rémunération acceptable pour les créateurs. Ce n’est toutefois pas le cas de Suno, ce qui explique pourquoi cette entreprise en particulier fait l’objet d’une poursuite aussi ferme. L’organisme veut envoyer un signal clair à l’ensemble de l’industrie. Le refus de négocier a des conséquences juridiques concrètes.
La créativité humaine au cœur du débat
La cheffe de la direction de la SOCAN, Jennifer Brown, a été catégorique dans sa déclaration publique. Elle affirme que « l’innovation ne peut se faire au détriment de la créativité humaine ». Selon elle, l’avenir de la musique doit appartenir aux personnes qui la créent. Cette position résume l’esprit de la poursuite. Il ne s’agit pas de s’opposer à l’IA en tant que telle. Il s’agit de garantir un cadre équitable pour son développement.
L’organisme précise que cette démarche est une mesure nécessaire et proactive. Elle vise à faire reconnaître, respecter et rémunérer la création musicale humaine. Ce message dépasse largement le cas isolé de Suno. Il touche à la question plus vaste du statut juridique des œuvres générées par intelligence artificielle. Les tribunaux devront progressivement clarifier ces zones grises. La loi actuelle n’avait pas anticipé l’émergence de telles technologies.
Un enjeu économique majeur pour les créateurs
Au-delà de l’aspect juridique, cette poursuite touche directement les moyens de subsistance des artistes canadiens. Selon la déclaration de la SOCAN, les contenus générés par Suno se substituent aux œuvres originales. Ils dévalorisent la créativité humaine et compromettent les revenus des créateurs et créatrices. Ce constat rejoint les préoccupations exprimées par de nombreux syndicats d’artistes à travers le monde. Ils dénoncent une concurrence déloyale rendue possible par l’exploitation gratuite de leur travail.
Les redevances générées par la diffusion musicale constituent souvent une part essentielle des revenus des musiciens. Lorsque des extrants artificiels remplacent l’écoute d’œuvres originales, ce sont des revenus réels qui disparaissent. Cette réalité économique explique l’urgence ressentie par la SOCAN. L’organisme représente des milliers de créateurs et créatrices dont les moyens de subsistance dépendent directement de la protection de leurs œuvres.
Ce que cette poursuite pourrait changer

L’issue de ce recours judiciaire pourrait établir un précédent juridique important au Canada. Si la Cour fédérale donne raison à la SOCAN, d’autres organismes de gestion collective pourraient suivre cette voie. Les entreprises d’IA générative devraient alors revoir leurs pratiques d’entraînement. Elles devraient également reconsidérer la diffusion publique de contenus reproduisant des œuvres protégées.
Cette affaire illustre un tournant. L’industrie musicale ne se laisse plus dépasser passivement par les avancées technologiques. Les organismes de gestion des droits s’organisent activement pour défendre leurs membres. Le résultat de cette poursuite sera scruté de près par l’ensemble du secteur culturel, au Canada comme à l’international.
