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IA enseignement supérieur Chine : réforme en cours

En Chine, l’IA transforme radicalement l’enseignement supérieur et le système universitaire. L’intelligence artificielle bouscule les certitudes académiques, faisant disparaître certaines filières traditionnelles au profit de nouvelles disciplines. Ce bouleversement redéfinit profondément ce que signifie former une génération à l’ère du numérique, et les chiffres parlent d’eux-mêmes.

IA enseignement supérieur Chine

Entre 2020 et 2024, les universités chinoises ont ouvert 8 510 nouveaux programmes. Dans le même temps, elles en ont fermé 5 345. Rien que pour l’année 2024, 1 428 filières ont été supprimées. Le design, l’administration publique, la gestion de l’information, les langues étrangères et la communication sont les domaines les plus touchés. Cette restructuration massive n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte d’une stratégie nationale délibérée, pilotée depuis Pékin.

Une réforme structurelle venue d’en haut

Depuis 2018, la Chine met en œuvre la stratégie dite des « Quatre Nouveaux ». Cette politique vise à intégrer les technologies numériques dans les sciences sociales et humaines. Elle repose sur quatre axes : fermer les filières obsolètes, moderniser celles qui peuvent l’être, restructurer les disciplines en déclin, et planifier de nouvelles formations stratégiques. Le mouvement est coordonné. Il est rapide. Il est assumé.

L’Université de communication de Chine illustre parfaitement cette dynamique. En 2026, lors des Deux Sessions, son secrétaire du Parti a annoncé la suppression de 16 spécialisations de premier cycle. Parmi elles : la photographie, la traduction, la conception de médias visuels, les arts des nouveaux médias et la mode. L’annonce a immédiatement déclenché un vif débat sur les réseaux sociaux chinois. La question posée était directe : l’IA est-elle en train de détruire l’université telle qu’on la connaît ?

Le marché du travail, moteur de la réforme

La pression ne vient pas seulement de l’État. Elle vient aussi du marché. En 2025, le nombre de diplômés universitaires en Chine devrait atteindre le chiffre record de 12,22 millions. La concurrence est féroce. Les débouchés, eux, se réduisent pour certains profils. Selon une enquête de la plateforme Zhaopin menée au printemps 2024, seulement 43,9 % des étudiants en sciences sociales ont trouvé un emploi pendant la période observée. Les étudiants en ingénierie affichaient, eux, un taux de 49,4 %.

Les inégalités salariales sont également révélatrices et les rémunérations de stage en sciences sociales représentent environ la moitié de celles des étudiants en filières techniques. Face à ce constat, beaucoup d’étudiants en lettres ou en arts décident de se réorienter vers la programmation. Sur la plateforme Rednote, le hashtag « switch to learning programming » a cumulé plus de 220 millions de vues. Le signal est sans équivoque.

La traduction, symbole d’un secteur sinistré

Le secteur de la traduction illustre parfaitement les dérives d’une expansion mal maîtrisée. À son apogée, pas moins de 309 universités chinoises proposaient une licence en traduction. L’offre avait explosé entre 2006 et 2016. Mais la qualité n’avait pas suivi. Les programmes n’étaient pas adaptés aux besoins réels des entreprises. Les jeunes diplômés peinent à trouver un emploi.

Puis l’IA est arrivée. Google a lancé son modèle de traduction neuronale en 2016. ChatGPT a popularisé la traduction automatique à grande échelle dès 2022. Résultat : les tâches de traduction de base sont aujourd’hui presque entièrement prises en charge par des machines. Un traducteur expérimenté l’a reconnu publiquement en mars dernier dans une interview accordée à New Weekly. La profession est en pleine mutation. Elle ne reviendra pas en arrière.

Former des « travailleurs hybrides » : la nouvelle ambition

Face à cette réalité, les universités chinoises ne se contentent pas de supprimer des filières. Elles inventent un nouveau modèle. L’objectif est de former des « travailleurs hybrides » : des individus capables de combiner des compétences en sciences humaines avec une maîtrise des outils techniques. Analyse de données, programmation, intelligence artificielle : ces compétences deviennent incontournables, même pour un journaliste ou un sociologue.

L’Université des sciences et technologies de Huazhong a intégré Python et l’exploration de données à son cursus de journalisme. L’Université de Nanjing a rendu l’IA obligatoire pour tous les étudiants de première année dès 2024. Fudan expérimente des programmes doctoraux articulés autour de l’IA dans dix disciplines. Ces initiatives ne sont pas marginales. Elles dessinent un nouveau standard académique.

Cette dynamique de transformation dépasse les frontières chinoises. En Occident, et notamment dans l’espace francophone, la réflexion progresse aussi. Les universités francophones se questionnent sur leur propre intégration de l’IA dans leurs missions d’enseignement, de recherche et de gouvernance. Un article récent sur IA universités francophones documente comment l’Agence Universitaire de la Francophonie a réuni, en mars 2026, des recteurs et présidents d’université autour de cette question centrale. L’Université Laval y a présenté des données saisissantes : plus de 56 % de ses étudiants utilisent déjà des outils d’IA générative au quotidien. La question n’est plus de savoir si l’IA va entrer dans l’université. Elle y est déjà.

Une urgence que la Chine ne minimise pas

IA enseignement supérieur Chine

Liao Xiangzhong, secrétaire du Parti de l’Université de communication de Chine, a utilisé une métaphore saisissante pour décrire la situation. Il a comparé le rythme de développement de l’IA à « faire bouillir une grenouille » : le changement était lent au début, mais la température monte désormais si vite que l’adaptation ne peut plus attendre. Pour lui, la Chine ne peut plus se permettre de tergiverser.

Le professeur Lu Xiangqian, de l’université Tsinghua, a lui aussi tiré la sonnette d’alarme. Il met en garde contre un phénomène d’inflation des diplômes qui piège les étudiants dans une course aux certifications sans fin. Obtenir un master ne suffit plus. Un doctorat non plus. Sans compétences adaptées au marché, les diplômes ne valent plus grand-chose. La forme importe moins que le fond.

Une réforme qui questionne le monde entier

IA enseignement supérieur Chine

La Chine bouge vite. Elle bouge fort. Sa réforme de l’enseignement supérieur à l’ère de l’IA n’est pas un épiphénomène. C’est un signal mondial. D’autres pays observent. D’autres systèmes universitaires vont devoir s’adapter. La question posée par Pékin est universelle : comment former des esprits capables de travailler avec des machines sans pour autant perdre leur humanité ?

Il n’existe pas encore de réponse définitive. Mais une chose est certaine. Les universités qui tardent à se poser cette question prendront du retard. Et dans un monde où l’IA progresse chaque mois, ce retard peut coûter très cher.

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